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Spill painting from 56 action (2009) by Hermann Nitsch

LE JET DE SANG

LE JEUNE HOMME

Je t’aime et tout est beau.

LA JEUNE FILLE, avec un tremolo intensifié dans la voix.

Tu m’aimes et tout est beau.

LE JEUNE HOMME, sur un ton plus bas.

Je t’aime et tout est beau.

LA JEUNE FILLE, sur un ton encore plus bas que lui.

Tu m’aimes et tout est beau.

LE JEUNE HOMME, la quittant brusquement.

Je t’aime.

Un silence.

Mets-toi en face de moi.

LA JEUNE FILLE, même jeu, elle se met en face de lui.

Voilà.

LE JEUNE HOMME, sur un ton exalté, suraigu.

Je t’aime, je suis grand, je suis clair, je suis plein,
je suis dense.

LA JEUNE FILLE, sur le même ton suraigu.

Nous nous aimons.

LE JEUNE HOMME

Nous sommes intenses. Ah que le monde est bien établi.

Un silence. On entend comme le bruit d’une
immense roue qui tourne et dégage du vent.
Un ouragan les sépare en deux. A ce moment,
on voit deux astres qui s’entrechoquent et une
série de jambes de chair vivante qui tombent
avec des pieds, des mains, des chevelures,
des masques, des colonnades, des portiques,
des temples, des alambics, qui tombent, mais
de plus en plus lentement, comme s’ils tombaient
dans du vide, puis trois scorpions l’un après l’autre,
et enfin une grenouille, et un scarabée qui se dépose
avec une lenteur désespérante, une lenteur à vomir.

LE JEUNE HOMME, criant de toutes ses forces.

Le ciel este devenu fou.

Il regarde le ciel.

Sortons en courant.

Il pousse la jeune fille devant lui.

Et entre un Chevalier du Moyen Age avec une
armure énorme, et suivi d’une nourrice qui tient sa
poitrine à deux mains, et souffle à cause de ses seins
trop enflés.

LE CHEVALIER

Laisse là tes mamelles. Donne-moi mes papiers.

LA NOURRICE, poussant un cri suraigu.

Ah! Ah! Ah!

LE CHAVALIER

Merde, qu’est-ce qui te prend?

LA NOURRICE

Notre fille, là, avec lui.

LE CHEVALIER

Il n’y a pas de fille, chut!

LA NOURRICE

Je te dis qu’ils se baisent.

LE CHEVALIER

Qu’est-ce que tu veux que ça me foute qu’ils se
baisent.

LA NOURRICE

Inceste.

LE CHEVALIER

Matrone.

LA NOURRICE, plongeant les mains au
fond de ses poches qu’elle a aussi grosses
que ses seins.

Souteneur.

Elle lui jette rapidement ses papiers.

LE CHEVALIER

Phiote, laisse-moi manger.

La nourrice s’enfuit.
Alors il se relève, et de l’intérieur de chaque
papier il tire une énorme tranche de gruyère.
Tout à coup il tousse et s’étrangle.

LE CHEVALIER, la bouche pleine.

Ehp. Ehp. Montre-moi tes seins. Montre-moi tes
seins. Où est-elle passée?

Il sort en courant.

Le jeunne homme revient.

LE JEUNE HOMME

J’ai vu, j’ai su, j’ai compris. Ici la place publique,
le prêtre, le savetier, les quatre saisons, le seuil de
l’église, la lanterne du bordel, les balances de la
justice. Je n’en puis plus!

Un prêtre, un cordonnier, un bedeau, une
maquerelle, un juge, une marchande des
quatre-saisons, arrivent sur la scène
comme des ombres.

LE JEUNE HOMME

Je l’ai perdue, rendez-la-moi.

TOUS, sur un ton différent.

Qui, qui, qui, qui.

LE JEUNE HOMME

Ma femme.

LE BEDEAU, très bedonnant.

Votre femme, psuif, farceur!

LE JEUNE HOMME

Farceur! c’est peut-être la tienne!

LE BEDEAU, se frappant le front

C’est peut-être vrai.

Il sort en courant.

Le prêtre se détache du groupe à son
tour et passe son bras autour du cou
du jeune homme.

LE PRÊTRE, comme au confessionnal.

A quelle partie de son corps faisiez-vous le plus
souvent allusion?

LE JEUNE HOMME

A Dieu.

Le prêtre décontenacé par la réponse prend
immédiatement l’accent suisse.

LE PRÊTRE, avec l’accent suisse.

Mais ça ne se fait plus. Nous ne l’entendons pas de cette
oreille. Il faut demander ça aux volcans, aux tremblements
de terre. Nous autres on se repâit des petites saletés des
hommes dans le confessionnal. Et voilà, c’est tout, c’est la vie.

LE JEUNNE HOMME, très frappé.

Ah voilà, c’est la vie!
Eh bien tout fout le camp.

LE PRÊTRE, toujours avec l’accent suisse.

Mais oui.

A cet instant la nuit se fait tout d’un coup
sur la scène. La terre tremble. Le tonnerre
fait rage, avec des éclairs qui zigzaguent
en tous sens, et dans les zigzags des éclairs
on voit tous les personnages qui se mettent
à courir, et s’embarrassent les uns dans les
autres, tombent à terre, se relèvent encore
et courent comme des fous.
A un moment donné une main énorme saisit
la chevelure de la maquerelle qui s’enflamme
et grossit à vue d’oeil.

UNE VOIX GIGANTESQUE

Chienne, regarde ton corps!

Le corps de la maquerelle apparaît absolu-
ment nu et hideux sous le corsage et la jupe
qui deviennent comme du verre.

LA MAQUERELLE

Laisse-moi, Dieu.

Elle mord Dieu au poignet. Un immense
jet de sang lacère la scène, et on voit au milieu
d’un éclair plus grand que les autres le prêtre
qui fait le signe de la croix.
Quand la lumière se refait, tous les person-
nages sont morts et leurs cadavres gisent de
toutes parts sur le sol. Il n’y a que le jeunne
homme et la maquerelle qui se mangent des
yeux.

La maquerelle tombe dans les bras du jeune
homme.

LA MAQUERELLE, dans un soupir et comme
à l’extrême pointe d’un spasme amoureux.

Racontez-moi comment ça vous est arrivée.

Le jeune homme se cache la tête dans les mains.
La nourrice revient portant la jeune fille sous
son bras comme un paquet. La jeune fille est
morte.Elle la laisse tomber à terre où elle
s’écrase et devient plate comme une galette.
La nourrice n’a plus de seins. Sa poitrine est
complètement plate.

A ce moment débouche le Chevalier qui se
jette sur la nourrice, et la secoue véhémentement.

LE CHEVALIER, d’une voix terrible.

Où les as-tu mis? Donne-moi mon gruyère.

LA NOURRICE, gaillardement.

Voilà.

Elle lève ses robes.
Le jeune homme veut courir mais il se fige
comme une marionnette pétrifiée.

LE JEUNE HOMME, comme suspendu en l’air
et d’une voix de ventriloque.

Ne fais pas de mal à maman.

LE CHEVALIER

Maudite.

Il se voile la face d’horreur.
Alors une multitude de scorpions sortent de
dessous les robes de la nourrice et se metent
à pulluler dans son sexe qui enfle et se fend,
devient vitreux, et miroite comme un soleil.
Le jeunne homme et la maquerelle s’enfuient
comme des trépanés.

LA JEUNE FILLE, se relevant éblouie.

La vierge! ah c’était ça qu’il cherchait.

Rideau.

The Spurt of Blood (trans)

One thought on “Le jet de sang (1925)

  1. Pingback: Øyno’s Grusomhetens | scrapaduq

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